Joseph Pulitzer

20 mai 1945,

RAPPORT AU PEUPLE AMERICAIN

J’ai été stupéfait, moins d’une heure après être rentré de mon voyage en Europe, d’apprendre qu’il y a encore des Américains qui disent en substance : « Cette histoire d’atrocités, c’est de la propagande ! Il peut se faire qu’il y ait eu çà et là quelques erreurs, mais le peuple allemand n’accepterait pas des choses pareilles, il est honteux de nous mettre de force sous les yeux, dans les journaux et dans les cinémas, ces images d’atrocités. » Tout ce que je peux répondre, c’est que les gens qui parlent de cette manière se trompent grossièrement […] Je dois dire que 99% de ce qui a paru dans la presse américaine est au-dessous de la réalité. J’invite les sceptiques qui, par préjugé ou pour d’autres raisons, refusent de croire à la véracité des histoires d’atrocité et les nombreux  bon Américains qui trouvent difficile d’y ajouter foi, non pas à me croire sur parole, mais à aller voir le film du Corps des Transmissions qui, je le pense, passera bientôt  à Saint-Louis […]

Les docteurs américains ont déclaré que les corps d’adultes ne pesaient plus que 60 à 80 livres, ayant pratiquement, dans tous les cas, perdu 50 à 60 % de leur poids normal et ayant également perdu de leur taille. Certains sont résistants par nature, mais un très petit nombre survivrait malgré la famine, les épidémies de dysenterie et de typhus qui faisait rage […]. C’est ce spectacle que nous journalistes, nous avons tous vu […].

Tout ceci est-il incroyable ? Peut-être bien. Pour un Américain ordinaire, il est très difficile de croire ces faits […]. Ce que je puis dire, c’est qu’en visitant ces deux  camps de Buchenwald et de Dachau, j’ai fait tous mes efforts pour me servir de mes quatre sens : de la vue, de l’ouïe, du toucher et de l’odorat. J’ai vu les corps, les fours crématoires, la chambre à gaz et beaucoup d’autres choses, de mes propres yeux […]. J’ai vu les malades, émouvants, gisant à terre […] On nous dit que la grande majorité d’entre eux allaient mourir. Quand nous entrâmes dans la pièce, tous, sauf un, étaient trop malades pour même lever la tête […] C’était un jeune Polonais d’environ 17 ans. Ses cheveux étaient plantés drus, sa figure maigre et très grise. Ses yeux noirs brillaient tandis qu’ils nous comptaient son histoire […] Nous lui demandâmes pourquoi il se trouvait dans ce camp. Il répondit : « Parce que je suis Juif, comprenez-vous cela ? Parce que je suis Juif ! ».

[…] A Dachau, c’était un spectacle courant de voir des corps : deux ou trois à la fois gisant dehors dans la rue. Ils périssaient même si vite que lorsqu’ils mourraient, les pensionnaires avaient l’habitude de les jeter dehors, pour y attendre l’arrivée d’une voiture à bras qui les emmenait.

[…] J’en ai vu un autre montrer comment ils vous attachaient les poignets derrière le dos et vous suspendaient par les poignets, pendant peut-être une heure, laissant tout le poids du corps porter sur ses épaules. Essayez vous-même et imaginez ce que cela ferait à vos épaules […] J’ai entendu un bruit magnifique et sublime, un bruit que je n’oublierai jamais. Alors que notre groupe entrait dans une salle d’hôpital […] les malades observèrent les uniformes des officiers qui nous précédaient […] Ils essayèrent d’applaudir et ils essayèrent de nous acclamer. Mais ils étaient si faibles que le bruit qu’ils firent était presque une plainte. Il n’y avait pas à se méprendre sur ce qu’ils essayaient de faire. Ils acclamaient les Américains. D’entendre ce bruit me rendait fier d’être Américain.

J’ai touché les mains amaigries de très nombreux prisonniers et de plusieurs malades hospitalisés, qui insistaient pour serrer la main des Américains et j’ai senti la puanteur inoubliable des douzaines de corps empilés dans deux pièces du crématorium de Dachau […].

Par un beau jour de printemps, j’ai senti également la puanteur qui venait d’une fenêtre ouverte d’une chambrée à Buchenwald […] sentir cette odeur m’a bouleversé plus que n’importe quoi d’autre.

Ce qui est assez curieux, c’est que les corps que je devais voir plus tard me choquèrent comparativement moins, car ces pauvres créatures étaient si amaigries, n’ayant véritablement que la peau sur les os, qu’elles ne paraissaient pas réelles. Il était difficile de croire que c’étaient là des cadavres d’êtres humains, ils ressemblaient plutôt à des caricatures d’êtres humains.

J’ai trouvé que les exagérations dans les rapports précédemment publiés étaient absolument négligeables […]. Le Général Eisenhower nous a assigné la tâche de venir en Europe et de faire un rapport sur l’existence d’atrocités en Allemagne […] Son but, en nous assignant cette tâche, a été de faire réaliser par le peuple américain l’étendue incroyable des crimes nazis […] Si ce rapport aide à produire ce résultat, j’aurai l’impression que mon voyage en Europe était justifié.

Joseph PULITZER, après son retour aux Etats-Unis, participe avec les Signal Corps à une exposition photographique sur les camps de concentration diffusée dans toutes les Etats-Unis.